La technique du «Rifling Hitch»

Peu connue des pêcheurs de saumons français, cette technique est non seulement très amusante à pratiquer, mais absolument indispensable à connaître pour pêcher avec succès en été, les rivières islandaises ou russes.

riffli tubeJ’ai découvert le « rifling hitch » en 1974 alors que je guidais un pêcheur américain sur la rivière Hafralonsa dans le nord-est de l’Islande. Nous étions début aout et après une exceptionnelle semaine d’ensoleillement (à l’époque, sous ses hautes latitudes), les eaux étaient très basses et surtout dès le matin affichaient une température de 17-18 °c. Les pools en aval de Stapi (chute infranchissable par niveau bas) étaient littéralement noirs de saumons que l’on voyait du haut du canyon. Pourtant depuis trois ou quatre jours, le moral des pêcheurs et des guides était au plus bas, pratiquement aucun ne mordaient, même sur les plus petites mouches que nous leur présentions. La veille, nous avions réussi à faire mordre  un vieux mâle coloré qui devait être dans le pool depuis la fin juin, en lui présentant contre toute attente une grande « general practionner » (les fameuses mouches crevettes islandaises du type Frances, n’avaient pas encore été inventé) à ras du fond.  Mais chaque marée apportait son lot d’une trentaine de grilses et de presque autant de saumons frais et ces poissons brillants comme des sous neufs, qui marsouinaient dans toutes les têtes de courant, restaient indifférents à nos plus subtiles présentations de petites « blue charm » et autres « hairy mary »…C’est alors que John eut l’idée d’essayer une technique qui lui avait bien réussi l’année précédente à Terre-Neuve. Il attacha classiquement au bout de son bas-de-ligne une « blue charm » montée sur hameçon simple n° 6, qui me parut bien grande compte tenu de l’étiage, puis serra aussitôt deux demi-clefs juste derrière la tête de la mouche, qui pendait ainsi bizarrement à angle droit au bout du nylon. En lançant complétement en travers du courant et en maintenant haut le scion de sa 9 pieds, la mouche ne s’enfonçait plus de quelques centimètres sous la surface, mais striait celle-ci en arc de cercle, créant ce que je sais être un appêtissant sillage aujourd’hui, mais qui à l’époque me paraissait l’effet d’un bouclage du nylon sur la mouche ou d’un brin d’herbe accroché par l’hameçon. Au deuxième passage devant le gros rocher immergé de Gusti (le pool situé immédiatement en aval des chutes) dans un grand éclaboussement un grilse s’empara de la mouche. Sans bouger de place, John en prit quatorze cet après-midi là (moitié grilse, moitié petits saumons) puis me prêta sa canne pour que j’essaye à mon tour. J’en pris encore quatre avant 9 h du soir et l’heure du retour à Raufarhofn. Heureusement qu’en bon élève de Lee Wulff et adepte du No-Kill, il avait insisté pour relâcher presque tous les poissons, sinon il m’aurait fallu faire au moins quatre ou cinq grimpettes le sac à dos plein d’écailles et de mucus, pour remonter nos prises sur le haut du canyon où nous attendait la vieille Land Rover.
double_clef_pour_riffling_hitchLe « rifling hitch » du verbe anglais rifle qui signifie strier ou rayer et de hitch le nœud ou la clef est donc littéralement une façon d’attacher la mouche pour la faire strier ou griffer la surface. D’après Lee Wulff, cette façon de pêcher aurait été inventé à Terre Neuve dès la fin du XIX eme siècle par les pêcheurs locaux qui ne voulant pas perdre les rares mouches à saumon (montées sur des œillets en gut qui cassaient facilement à l’usage) que les officiers de sa gracieuse majesté en garnison sur l’île, leur donnaient au compte-goutte, sécurisaient par deux demi-clefs derrière la boucle de gut,  les précieuses « jock scott » ou « silver wilkinson »…Très vite cette façon d’attacher les mouches, les faisant « patiner » juste au dessus de la surface, se révéla surtout par eaux basses, bien plus efficace que les dérives classiques en « greased line ». Lee Wulff découvrit la technique vers la fin des années trente quand il explora avec son petit hydravion pour le compte du gouvernement canadien, les rivières de Terre-Neuve et du Labrador et la popularisa au travers de nombreux articles et livres.
Etrangement le « rifling hitch » ne marche pas partout. En Ecosse, en Norvège, en Irlande ou en France, bien qu’il ait été peu essayé, il ne semble pas (sauf sur quelques petites rivières des Highlands) donner d’aussi  bons résultats que les techniques classiques. A Terre-Neuve, au Labrador, sur la côte Nord du Saint-Laurent, mais également en Islande et à Kola, c’est dès que l’eau dépasse les 10 °c,  la technique reine et même la seule technique (exception faite  quelquefois de la mouche sèche) efficace quand l’eau est basse et dépasse les 16 °c…

       Pierre Affre